(La Tribune n°70, 71 et 72 octobre 1997)

Djié Ould Sidaty, Directeur du J.O., ancienne figure du mouvement estudiantin nassérien, démissionnaire du PRDS… et Mohamed Mahmoud Ould Cheikh, rédacteur en chef du Journal El Mewkif, porte-parole du groupe des Nassériens démissionnaires…

Le pouvoir semble avoir choisi la temporisation dans l'escalade avec les Nassériens. Ceux-ci promettent de nouvelles démissions alors que ceux des leurs restés dans le sillage du pouvoir publient des communiqués dénonçant l'initiative.

Tout le monde scrute la rentrée scolaire. Les uns et les autres y voient un test et pour les Nassériens et pour le pouvoir. Les premiers se sont toujours déclarés maîtres de l'école, le pouvoir croit pouvoir tenir le choc. En attendant, nous avons voulu en savoir plus en interviewant les initiateurs des démissions.

Deux figures parmi celles qui viennent de créer l'événement. A travers une discussion avec les deux démissionnaires, nous avons essayé de comprendre les tenants et les aboutissants de ce geste pas ordinaire.

La Tribune : Djié Ould Sidaty, vous êtes l'un des derniers démissionnaires. En quelques mots pouvez-vous nous expliquer votre geste?

Djié Ould Sidaty : Notre déclaration que vous avez publiée l'explique. Cette démission est due à la situation que vit notre pays, et celle que vit le PRDS, mais aussi la démocratie qui constitue l'un de nos principes et objectifs.

La Tribune : Mais pourquoi maintenant?

DOS : Parce que c'est la fin d'un mandat. Nous avons adhéré au PRDS dès sa création. Nous avons participé à l'élaboration de ses textes. Une fois le programme électoral du Président Maaouiya voté, une fois son mandat arrivé à sa fin, nous considérons que le contrat moral qui nous liait devait être revu dans sa globalité.

La Tribune : Parce que vous avez soutenu le pouvoir tout au long de ces dernières années, est-ce que vous n'êtes pas responsables du bilan que vous critiquez aujourd'hui?

DOS : Notre participation était réglementée par un ensemble de conditions : sauvegarde de l'unité nationale, incarnation de l'identité civilisation et culturelle de la Mauritanie et participation active de notre groupe dans les décisions politiques. Nous considérons que le bilan du partenariat n'était pas positif.

La Tribune : Et donc vous êtes en partie responsables?

DOS : Nous sommes responsables de ce que nous avons fait en tant qu'individus. Nous avons été un partenaire du pouvoir. Aujourd'hui nous pensons que le PRDS a dévié. Le constat de cette déviation a été fait au moment de l'expiration du mandat dont nous sommes responsables devant le peuple mauritanien - nous ne regrettons pas nos choix de 1991. Nous pensons qu'il y a eu des évolutions sur le plan de la consolidation de l'unité nationale, sur celui de l'identité civilisationnelle du pays. Néanmoins il y a eu des ratés : la démocratie n'a pas pu évolué convenablement, alors que la démocratie et la justice sont une priorité pour nous. Le PRDS ne peut pas répondre au besoin de démocratie. Par ailleurs le développement économique et social et le respect des Droits de l'Homme ne sont pas une préoccupation du PRDS.

La Tribune : Quand vous dites PRDS, c'est aussi du pouvoir que vous parlez?

DOS : Nous pensons que le PRDS occupe tous les rouages de l'Etat.

La Tribune : Vous avez quand même des ministres qui siègent au gouvernement et qui sont responsables du recul de la démocratie et de la justice?

DOS : Il y a un certain courant partagé entre les deux grands pôles politiques. Pour nous, nous sommes en démocratie et chacun est responsable de ce qu'il a fait. Nous continuerons de respecter les choix de chacun et nous avons le droit de nous exprimer sur la situation que vit notre pays.

La Tribune : Quels ont été les termes du contrat passé entre vous et le Président?

DOS : Cela tournait autour des trois axes : unité nationale, identité civilisationnelle et la participation.

La Tribune : Comment cette participation s'est faite?

DOS : Nous avons été partie prenante dans le tracé de la ligne politique, dans l'administration… mais nous tenions surtout aux grandes options.

La Tribune : Vous donnez l'impression d'avoir été lésés, pourtant vous avez le Parti, l'administration, quelques ministres…

DOS : Nous ne disons pas que nous avons été lésés. Il y a une situation qui demande une révision de nos positions d'ensemble. A nos yeux il y a des priorités auxquelles le PRDS ne peut répondre. C'est dans ce cadre que nous concevons notre action. Ce n'est pas pour nous une question de postes ou de rang.

La Tribune : Votre acte n'est donc pas une saute d'humeur?

DOS : Non je ne pense pas. Nous sommes des professionnels de la politique. Nos décisions sont prises après mûres analyses et évaluations. Il n'y a rien eu qui demande une réaction spontanée. Notre acte de démission est le résultat d'une réflexion en profondeur.

La Tribune : Est-ce que cette réflexion a commencé avec le document de 96 se rapportant au débat nasséro-nassérien?

Mohamed Mahmoud Ould Cheikh : Nous devons bien vous éclairer sur certains points. Notre point de vue à l'intérieur du PRDS et du gouvernement - et nous reconnaissons notre responsabilité historique - doit être compris. Nous avons toujours été critiques vis-à-vis de la ligne générale du Parti. Nous pouvons vous donner des exemples. Après la première campagne d'implantation, nous avons insisté pour qu'un projet de société voie le jour. Alors que certains voulaient faire du Parti un reflet de gouvernement, nous avons voulu lui donner des assises idéologiques pour faire du gouvernement un outil de réalisation du projet de société que nous voulions édifier. Nous avions aussi dénoncé les méthodes utilisées lors de l'implantation qui expliquaient qu'il n'y avait pas de réelle volonté de créer un Parti d'envergure. D'ailleurs, à la veille des présidentielles, cette campagne d'implantation a été arrêtée. Durant les élections législatives de 1993, nous avions dénoncé les choix arbitraires du PRDS. A Arafat, à Toujounine et ailleurs nous avions soutenu des candidatures indépendantes. Aussi durant la campagne de l'Union des Travailleurs de Mauritanie, nous avons jugé que le pouvoir et le Parti étaient dans l'erreur en voulant à tout prix maintenir le frère Dina. Pour nous, l'UTM devait avoir un semblant d'indépendance, ne serait-ce que dans les formes. Nous en sommes arrivés à une situation absurde : Dina finit tranquillement sa septième année alors que le bureau devait être renouvelé tous les trois mois. En 1993, nous avions pris le parti de Me Mahfoudh Ould Bettah dans la bataille de l'Ordre National des Avocats. Malgré la candidature PRDS. Quatre mois avant ces élections, nous avions demandé au Président lui-même - parce que notre relation est avec lui et personne d'autre - s'il y avait un candidat du pouvoir. Il nous avait répondu que non. Pour nous, ces organisations professionnelles doivent être indépendantes. Cependant 20 jours avant le PRDS a présenté un candidat. Le Parti a tenté de faire pression sur nous à travers Rachid et d'autres, mais nous n'avons pas voulu les suivre. Tout cela nous prouve que même si nous avons été des partenaires du pouvoir, nous avons voulu montrer notre différence. Seulement, le pouvoir ne prenait plus en compte nos vues. Ici, il faut dire que le pouvoir actuel est un pouvoir personnel. Nous n'avons qu'à donner notre avis.

La Tribune : L'initiative est donc le fruit d'une réflexion…

MMOC : Elle est le fruit d'une multitude de facteurs et de faits qui se sont accumulés depuis l'enclenchement du processus démocratique. Nous avons depuis senti un manque de participation. La décision étant devenue personnelle. D'où la contradiction : avant la démocratisation, le pouvoir associait les partenaires, après, la marge de la participation s'est amenuisée devenant nulle ces temps-ci.

Notre initiative n'a rien à voir avec le dialogue nasséro-nassérien engagé par des jeunes qui avaient refusé nos choix de 1991 en allant à l'APP. Suite à l'échec de ce projet, ces jeunes ont engagé ce dialogue. Cependant nous croyons que notre démarche se croise avec la leur et la dépassera. Parce que notre projet concerne la Mauritanie. En ce sens qu'il est social et non idéologique et ne concerne point un groupe donné mais plutôt tous les Mauritaniens. Nous avons appris à composer avec les autres. Nous sommes condamnés à nous écouler et à nous entendre.

La Tribune : Est-ce que d'autres individus que vous étaient impliqués dans l'initiative?

MMOC : Durant notre partenariat nous avions toujours eu un contact avec tous les courants se retrouvant au PRDS. Nous avions conscience que la démocratie devait être développée. Pour nous les militaires devaient sentir qu'il y avait un danger, d'où la nécessité pour eux de composer avec les intellectuels et cadres politiques disponibles. Nous voulions une évolution endogène garantissant la stabilité et la sécurité. Toute la classe intellectuelle est d'accord pour dire que le projet PRDS a échoué. Il s'agit là du Parti des tribus et d'hommes d'affaires bien connus. Ce sont les signataires de l'initiative qui en sont effectivement responsables. Avant d'en arriver là, ils ont bien sûr fait une évaluation globale en compagnie de leurs amis à l'intérieur du Parti.

La Tribune : Y a-t-il eu tentative de vous dissuader?

MMOC : Il y a eu certaines tentatives très timides. Cependant nous avons remarqué que depuis, il y a un courant de sympathie à notre égard de l'intérieur et de l'extérieur du PRDS. De la part d'amis et même de gens liés organiquement au pouvoir.

La Tribune : Pourquoi le PRDS vous accuse d'être à la solde de la Libye?

MMOC : Le communiqué du PRDS a été confectionné à un moment de nervosité pour le pouvoir surpris par l'événement. Les lobbies infiltrés dans les renseignements et qui se livrent la guerre, ont imaginé une lecture de notre document. Les réseaux ont avancé que nous voulions ou un coup d'Etat ou une révolution populaire. L'hystérie a conduit le pouvoir à nous accuser d'être des agents libyens. Ce qui passe mieux en Occident.


Deuxième partie


"Révolution populaire" ou "coup d'Etat militaire"?

(72- du 20 oct 1997) La discussion continue avec les Nassériens. Qu'est ce que cette mouvance? A-t-elle évolué? Les réponses de Mohamed Mahmoud Ould Cheikh et Djié Ould Sidaty, dans la troisième partie de notre rencontre.

La Tribune : La discussion nous amène à parler de ce groupuscule qu'on appelle "Nassérien". Qu'est ce qui en reste aujourd'hui?

Mohamed Mahmoud Ould Cheikh : Ce mouvement a passé par trois phases. La première ressemble bien à ce que nous espérons aujourd'hui réhabiliter. Il y avait alors une action nationale et nationalitaire. Ce fut le mouvement qui a marqué les années 60 et 70 et qui comprenait tous les courants existant aujourd'hui sur la scène politique. C'est cette organisation politique qui a conduit la lutte à la fin des années 60 et au début des années 70. La cohésion d'alors avait permis de mettre en valeur la complémentarité entre ces courants. Malheureusement depuis 1973 environ, et depuis l'apparition de certains discours sur le plan arabe, mais aussi suite à la disparition du grand symbole, Gamal Abdel Nasser, la force révolutionnaire montante a éclaté. A cette époque, Nasser s'occupait autant des nationalistes arabes que des communistes... L'arrivée au pouvoir de dirigeants voulant une position pour eux même a influé sur nous ici. Les écoles de courte vue sont alors apparues. Le MND est parti seul, comme les Baaths, comme les Islamistes... L'action nationale a alors été très affectée.

Le pouvoir a essayé à l'époque de coopter les mouvements. Comme les autres, les Nassériens ont été cooptés par le pouvoir. Mais comme les autres aussi il y a toujours eu des groupes refusant cette approche du pouvoir.

La deuxième phase est marquée par la rupture idéologique : le porteur d'un point de vue autre devient plus dangereux que le pouvoir lui-même. Cette phase a duré jusqu'en 1986 environ. Avec l'avènement des mairies, il nous est apparu nécessaire de participer à la construction nationale où tous les avis sont pris en compte. Pour nous la solution n'est plus de saper l'autre encore moins de la considérer comme ennemi. Les défis étaient plus importants que les divergences élémentaires. Ce qui explique notre collaboration avec Ould Mah, Ould Boubout et bien d'autres intellectuels. Déjà en 86, nous avons essayé d'entamer un compromis avec le MND. Et même avant, en 81 et 82 quand nous nous sommes alliés avec les embryons des FLAM alors que nous sommes les uns et les autres perçus comme sectaires.

Au sein de l'Union des Étudiants Mauritaniens, nous avons voulu donner une autre image de nous-mêmes. Mêmes raisons qui nous ont poussés à nous allier au MND au sein de l'UTM. Tout cela était pour nous des tentatives de dépasser les clivages qui ont fait régresser l'action nationale. Malheureusement ces tentatives ont été avortées par tous ceux qui profitent des divergences idéologiques. La troisième phase devait consacrer la rupture entre nous et notre base. Une partie de la base nassérienne a commencé à sortir de l'organisation. Parce que nous avions voulu nous éloigner de l'idéologie pour plutôt épouser l'action politique sans toutefois renier les principes. Nous considérons que cette phase a été marquée par le dialogue et la cohésion. En ce sens que le principe qui a guidé la collaboration avec telle ou telle partie est son engagement dans l'intérêt national. La Mauritanie doit accomplir sa cohésion au sein de son milieu géographique et civilisationnel...

La Tribune : Que voulez-vous entendre par ce milieu?

MMOC : Depuis Abdel Nasser, nous avons une vision se basant sur la trilogie Arabe, Africaine et Islamique. Ce que Abdel Nasser désignait comme "Dewa'ir" (Cercles). Devant la mondialisation ces ensembles sont condamnés à unir leur efforts...

La Tribune : A partir de cette vision, la Mauritanie c'est quoi?

MMOC : La Mauritanie est un pays indépendant mais qui a conscience de la nécessité de travailler avec ses proches, son milieu le plus proche...

La Tribune : C'est quoi "le plus proche"?

MMOC : C'est toujours cette trilogie: cercle arabe, cercle africain et cercle islamique.

La Tribune: c'est donc le fameux " Mauritanie, trait d'union"?

MMOC: Nous ne disons pas "trait d'union", mais modèle de complémentarité entre l'Afrique et le monde arabe. Elle peut le devenir.

Djié Ould Sidaty : La vision basée sur le rejet réel ou supposé entre les deux mondes africain et arabe en Mauritanie est une construction des ennemis de la Nation. Le monde est à l'heure de la construction des grands ensembles. Comment peut-on rester au niveau des divisions internes? Notre vision stratégiques se base sur l'intégration de la Mauritanie dans les grands ensembles comme l'ouest Africain avec lequel nous vivons la même réalité économique, nonobstant les différences de langues qui sont déposées...

La Tribune : Sur le plan national, votre vision est surtout basée sur la question des langues. Au point que l'on a considéré votre démission comme faisant suite aux discours prononcé en français par le Président Ould Taya devant son homologue français...

MMOC : Nous reconnaissons que nous ne sommes pas assez ouverts pour faire connaître nos véritables points de vue. Mais les autres se plaisent à préjuger de notre réalité. Il fut une période de lutte où la question culturelle était prioritaire. Au début des années 70, le problème de l'identité et de l'appartenance à un ensemble civilisationnel, était posé. Avec l'adhésion du pays à la Ligue Arabe en 1973, la question a été en partie dépassée. Restait à mettre fin à la domination culturelle. Le Président Moctar avait entamé les réformes nécessaires pour faire de l'Arabe la langue officielle du pays. En 1979, est intervenue la réforme qui a consacré la division entre les communautés. Une réforme dangereuse même si à la base le choix était donné entre l'enseignement en Arabe et celui en langues nationales. A terme, la langue seconde pour chacun des cycles est une langue nationale; la langue troisième est étrangère. Cela aurait pu jeter les bases de la cohésion nationale. Seulement ce problème culturel a été utilisé comme carte politique. Le retard de la classe politique y a contribué. Ce fait a été largement exploité par des éléments intérieurs et extérieurs.

Pour nous la question culturelle est dépassée. Pour ce qui est de l'ouverture sur l'extérieur, nous devons nécessairement utilisé les langues vivantes internationales. Il faut s'intéresser au drame de milliers de diplômés en Arabe et qui se retrouvent dans la rue parce qu'ils ne connaissent pas d'autres langues...

DOS : l'Etat a formé des milliers de nationaux qui ne connaissent qu'une seule langue. Ces gens ne sont pas utiles aujourd'hui. Ils vivent alors à la marge de la société. Ce sont des potentialités qui ne participent pas au développement. C'est une catastrophe pour le pays. La réforme de l'éducation doit se baser sur la constitution pour unifier le programme. En ce qui concerne notre rapport à la France, nous constatons avec plaisir que la vision de ce pays vis à vis de notre identité a changé. Nous considérons que la France a fait de grands pas sur la voie de la reconnaissance de notre réalité culturelle.

La Tribune Revenons à vous aujourd'hui, vous allez à l'opposition où se trouve déjà les éléments des FLAM. Entre vous et les extrémistes négro-africains, y aura-t-il entente?

MMOC : Oui. D'abord, si les FLAM sont encore ce mouvement armé qui attaque les frontières, nous ne pouvons avoir quelque chose en commun. Mais s'il s'agit de citoyens mauritaniens, organisés ou non, qui veulent leur droit naturel à vivre humblement, nous sommes prêts à composer avec eux.

La Tribune : Et le MND?

MMOC : Nous avons eu à plusieurs reprises à nous allier avec ce mouvement... Notre problème est un problème de vision globale de l'avenir du pays. Nous sommes prêts à aller avec celui qui veut le progrès et l'unité de la Mauritanie.

La Tribune : Un haut responsable, nassérien du reste, a déclaré que votre problème est celui des sans-sou (Devrâ)...

MMOC : Nous sommes fiers de confirmer que nous sommes sans le sou. Malgré 12 ans passés au service du pouvoir, au moment où il y a des gens qui se sont enrichis en moins d'un an de collaboration.

Propos recueillis par Oumère