J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'interview que tu as accordée au Calame n°232 du 17 août 1998. Je t'avoue avoir été consterné par tes propos, par les inexactitudes et les contrevérités historiques que tu y as développées, mais surtout par les accusations mensongères que tu as proférées contre le MND. Ce n'est pas la première fois. Auparavant, bon nombre de tes anciens camarades, bien qu'offusqués, n'ont pas cru nécessaire de réagir dans la presse: ils ont estimé devoir te ménager pour ne pas compromettre des rapports que nous pourrions entretenir à l'avenir. Ta dernière sortie est allée très loin, à la limite de la décence: alors que rien n'y obligeait, tu as été accueilli aimablement lors de la conférence de presse (à laquelle tu n'étais pas invité) des dirigeants historiques du MND tenue à l'hôtel Halima le 12 août 98 et notre secrétaire général y a même mis l'accent sur le rôle incontestable que tu as joué au sein du MND. Hélas, tu n'as pas été capable d'évaluer à leur juste valeur les égards que le MND a continué à avoir pour toi! Par fidélité à l'histoire et aux principes du MND, tu me mets donc dans l'obligation de te répondre publiquement. Qu'à cela ne tienne, puisque tu l'as voulu ainsi ! Tu commences par affirmer: "Après la liquidation de 74-75, j'ai participé à la reconstruction du MND, après avoir été de ceux qui ont fondé celui de 68. Mais, très vite, des divergences étaient apparues sur les voies et moyens d'une telle reconstruction. Il y a ceux qui se sont constitués sous le sigle "MND",… d'autres ont été associés à la création d'El Hor et il y a ceux qui sont partis avec moi pour créer le PUD". Que d'inexactitudes! Après la liquidation du MND par ceux qui ont opté pour l'intégration au PPM, le processus de reconstruction du MND a commencé en mars 1976. C'est en 1978 que deux camarades et toi avez pris des contacts avec le MND et exprimé votre disposition à le rejoindre et à être organisés en son sein. La direction du MND t'affecta alors au secteur syndical. Ce faisant, tu fus l'un des dirigeants historiques du MND de la période 1968-1975, en tant que responsable de l'une des organisations politiques, le Parti Mauritanien du Travail (PMT), tu as participé à la reconstruction du secteur syndical du MND durant la seconde période mais sans avoir jamais été associé à sa direction. Le lecteur non avisé pourrait se laisser abuser par la formulation volontairement floue de ta contribution réelle à la reconstruction du MND. Je le répète, tu es resté organisé dans le secteur syndical jusqu'à ton arrestation en tant que directeur de la PHARMARIM, en début 1983. Le MND t'a du reste assisté de toutes ses forces lors de ton emprisonnement, refusant ta relaxation pure et simple et exigeant ton jugement, convaincu de ton innocence… Il s'est mobilisé pour te soutenir lors de ton procès et pour te raccompagner victorieusement à ton domicile en 1985. Pour tous ces faits, les témoins sont vivants: aussi bien ceux qui ont rejoint le MND en 1978 que ceux qui ont été organisés avec toi dans le secteur syndical. Tu sembles oublier tout cela… A quel moment les divergences entre toi et le MND ont-elles commencé à apparaître? A ma connaissance, si elles existaient de 1978 à 1983, elles sont demeurées mineures, même si nous avons commencé à te suspecter d'étroitesse nationale lors des grèves scolaires de 1979: tu soutenais des mouvements revendicatifs séparés des négro-africains et refusais de te démarquer des manifestations violentes organisées par des nationalistes étroits. Mais c'est lors des municipales de 1986 que des divergences fondamentales ont commencé à se manifester dans tes rapports avec nous. Tandis que le MND soutenait la liste jaune qui lui semblait constituer une coalition patriotique, tu étais du côté de la liste bleue, formée des notabilités traditionnelles et qu'on qualifiait alors de "Front Intertribal". Lorsque nous t'avons proposé de la quitter tu t'es obstiné, estimant que tu avais pour devoir de "rester attaché à ton milieu"! Nous t'avons rétorqué que tu choisissais ainsi de privilégier l'attachement aux féodaux négro-africains, au détriment de notre ligne démocratique. C'est à partir de ce moment que tes liens d'organisation avec le MND ont été affectés; mais nous avons continué à maintenir des relations d'amitié jusqu'à la création du FDUC, avant de prendre définitivement fin quand tu t'es enfin décidé à assumer la paternité du PUD (Patriotes pour l'Unité et la Démocratie). J'expliquerai plus loin dans quelles circonstances. Dans ta relation des faits tu prétends que des éléments du MND "ont été associés à la création d'El Hor". C'est tout à fait faux! Aucun militant du MND de la seconde période (1976-1991) n'a participé à la création d'El Hor dont le premier document public date du 11 juillet 1978. Il est vrai que pour "dorer leurs blasons", certains membres fondateurs d'El Hor ont pu le prétendre mais seul l'un d'entre eux (Khl) a été militant du MND au cours de la première période. Qui est donc "parti avec toi pour créer le PUD"? Aucun, absolument aucun militant du MND! Pourquoi continues-tu d'entretenir volontairement la confusion? Tes rapports d'amitié avec le MND ont été formellement rompus dans la période de signature de la lettre des 50 (10 avril 1991), lorsque les premiers documents du PUD ont commencé à circuler. Tu as continué à te réclamer du MND jusqu'aux arrestations des promoteurs de la conférence de presse de juin 1991, en dépit de la parution de documents internes et publics du PUD dans lesquels tu t'en prenais de manière virulente au MND. Lorsqu'il a fallu signer le document de création du FDUC et identifier les représentants des différentes "sensibilités", tu as continué à te réclamer du MND (y compris lorsque la police t'interrogeait): c'est Moustapha Ould Bedreddine qui t'a prié de lever la confusion et d'afficher sincèrement ton appartenance au PUD. Les témoins de cet épisode historique sont encore vivants. Dans le même ordre d'idées, BA Abdoulaye Ciré et Lô Gourmo sont témoins de la confusion que tu as entretenue pour tes rapports avec le MND et de la duplicité dont tu as fait preuve au cours de cette période. En effet, lorsque le Front pour la Résistance, l'Unité, l'Indépendance et la Démocratie en Mauritanie (FRUIDEM) a vu le jour, de passage à Paris en mai 1991, tu as cru que c'était l'expression d'une scission apparue au sein du MND entre "la tendance Bedreddine" et une autre, dont nos camarades de France. Tu avais des plans pour te rapprocher de ce que tu croyais être la seconde tendance, contre "la tendance Bedreddine", contre lequel tu nourrissais, visiblement, beaucoup d'hostilité, pour ne pas dire plus. Etait-ce dû à des considérations personnelles ou alors étais-tu la victime d'une intoxication largement entretenue au sein de l'opinion, en particulier négro-africaine, tendant à faire croire qu'il continuait à entretenir des rapports avec le régime en place? Le moment est venu de clore définitivement la question, ne serait-ce qu'au niveau de l'opinion publique dont une bonne partie, contrairement à toi, continue de croire à notre bonne foi. Nous assumons en tant que MND le comportement et les prises de position de Bedreddine durant la seconde période de l'existence du mouvement, en particulier à partir de 78. Tous les rapports qu'il a pu entretenir avec divers responsables et personnalités entraient dans le cadre de missions que nous lui avons confiées. Il prenait invariablement notre attache, nous rendait compte et appliquait les décisions que nous prenions ensemble. Il est profondément injuste de continuer à l'accabler, sur la base d'accusations mensongères, pour des faits qui relèvent entièrement de la responsabilité du MND. Le moment venu, nous reviendrons sur ces faits pour lever toute équivoque. En attendant, nous avons expliqué le contenu de notre politique durant cette période dans notre déclaration du 12 août 1998 (Cf. le dernier numéro d'Al Mourabit).
Elles portent à la fois sur la question nationale, des considérations politiques et idéologiques générales et l'appréciation de certains événements politiques. La question nationale: Dans ton interview tu avances les propos suivants: "J'ai toujours pensé, avec d'autres, que depuis le temps de Mokhtar, le pays a dévié et a glissé sur une pente arabiste… la manière dont l'arabisation était conçue renfermait une certaine tendance à l'exclusion". Décidément, tu n'as pas beaucoup changé dans le manque d'assurance qui caractérise tes prises de position, souvent entre deux chaises, pour esquiver les critiques éventuelles. Sous le régime de Mokhtar Ould DADDAH, des progrès indéniables ont été accomplis notamment dans la promotion de l'arabe, résultant des luttes menées par des couches importantes de notre peuple, en particulier le syndicat des enseignants arabes et la jeunesse scolaire et estudiantine. Le reconnais-tu? Soutiens-tu ces progrès? Non, assurément, car tu penses que cela "renfermait une certaine tendance à l'exclusion". Tes positions se confondent ainsi à celles des nationalistes négro-africains, en particulier les nationalistes étroits. Pour ma part, j'affirme que la promotion de l'arabe fut un progrès incontestable, même si les langues des minorités nationales ont continué à être marginalisées, du fait des raisons historiques, des limites du régime de Mokhtar Ould DADDAH et du retard des forces patriotiques mauritaniennes dans leurs luttes pour la reconnaissance de l'existence des nationalités, de l'affirmation de leur égalité en droit et de l'exigence de la promotion de l'ensemble des langues nationales. Le rapprochement avec les pays et les peuples arabes sont une bonne chose, on ne peut, à moins d'être aveuglé par le nationalisme, l'apprécier comme une "déviation", un "glissement" sur une pente arabiste. On peut, par contre, tout en soutenant cette politique de rapprochement, la replacer dans une vue plus large de raffermissement des liens du pays avec toutes les aires de civilisations et de culture auxquelles la Mauritanie appartient, dont évidemment la civilisation négro-africaine. Ton point de vue me rappelle celui de ces "socialistes" qui croient que le socialisme c'est le partage de la misère: lorsqu'il y a des progrès limités à certains secteurs de la société, au lieu de les soutenir et de se battre pour qu'ils soient étendus à l'ensemble, ils le combattent et exigent le statu quo, tant que les conditions pour l'amélioration de l'exigence de tous ne sont pas créées. Tu avances plus loin: "Par exemple, en 1975, lorsque nous avons créé des associations culturelles pour promouvoir par nos propres moyens les langues nationales, cela a été combattu par le "MND"… avant de s'y rallier". Pourquoi falsifier les faits alors que les principaux acteurs peuvent témoigner et faire la preuve de la fausseté de tes propos? Ton passé et l'image qu'une partie de l'opinion garde de toi, de même que ta crédibilité en prendront un sérieux coup. Durant la première phase de la mise en place de l'Association pour la Renaissance du Pulaar en RIM (ARPRIM), nos divergences portaient sur l'orientation de l'association. Ses premiers dirigeants étaient alors des nationalistes étroits connus que tu soutenais et avec lesquels, en toute fidélité, tu demeures encore organisé. Le MND luttait pour une orientation de l'ARPRIM favorable à l'unité nationale et farouchement opposée au racisme et à toute forme d'exclusion. La ligne du MND a fini par prévaloir en 1980: créée en 1974, l'ARPRIM fut reconnue en 1976 et dirigée par des nationalistes négro-africains jusqu'en 1980. Certains d'entre eux ont apporté une contribution appréciable à la promotion des langues nationales, par leurs études, leurs recherches, leurs poèmes, etc. Par ailleurs, personne, à part toi peut-être, ne s'avisera de nier le mérite des militants du MND dans la renaissance des langues nationales: BA Mamadou Silèye, DIA Amadou Oumar, DIOP Mamadou Harouna, Kadiata Malick DIALLO, Daouda DEME, pour ne citer que ceux-là. Deux personnes méritent une mention spéciale: Mamadou Samba DIOP dit Murto Dow et feu Yacouba DIAGANA. Contrairement à l'opinion faussement répandue au sein de l'intelligentsia arabe, Murto Dow n'est ni raciste, ni nationaliste étroit. Son patriotisme et ses penchants démocratiques apparaissent nettement dans son œuvre littéraire, en particulier dans ses poèmes célèbres, comme Gawlo Miskineebe ("Le griot des opprimés") et Beyel ("La petite chèvre", poème dédié à la juste lutte du peuple sahrawi). Pour ceux qui se trompent encore sur son compte, je rappelle qu'il a affirmé solennellement, au cours d'un meeting tenu à NDioum (Sénégal) en 1992: "Je n'ai jamais été des FLAM"! Le rôle de feu Yacouba DIAGANA pour la langue Sooninke est reconnu par tous: Yacouba nous a quitté en pleine activité, pendant qu'il exerçait ses fonctions de membre de la direction du FRUIDEM en France. Dans les entretiens privés, dans les propos tenus hors micro, tu accuses le MND, en particulier Moustapha Ould Bedreddine, d'être chauvin, contribuant largement à alimenter les accusations des nationalistes étroits. Tu aurais dû, cette fois-ci, avoir le courage de le répéter au lieu de t'arrêter à mi-chemin. Tout observateur honnête de la scène politique nationale sait que le trait distinctif du MND c'est son opposition implacable aux courants particularistes, en particulier le chauvinisme et l'étroitesse nationale. Le MND a poussé cette opposition jusqu'au choix de la rupture avec le groupe de M. Ahmed Ould DADDAH qui a admis un groupe de Nasséristes à l'UFD-EN, en violant les règles de fonctionnement de ce parti et en bafouant ses principes constitutifs. Toi qui prétends être fidèle aux principes du MND, pourquoi tu ne te détermines pas de manière claire et publique contre les courants particularistes? Pourquoi continues-tu à t'organiser avec eux, en particulier les nationalistes étroits flamistes et certains extrémistes h'ratiin? Toi l'anti-chauvin chevronné, pourquoi, malgré tes articles enflammés, as-tu choisi le camp de ceux qui ont admis l'une des parties prenantes du chauvinisme d'Etats dans leurs rangs notamment au FPO? Pour ce qui est de notre camarade Moustapha Ould Bedreddine, le témoignage de DIOP Mamadou Amadou, que nul n'oserait soupçonner d'être MND me suffit: lors d'un voyage entre Dakar et Nouakchott en 1991, répondant à l'une de mes questions, il se félicita du fait que "Le Timonier" défendait mieux la cause des négro-africains qu'eux-mêmes. Sans commentaires. Les mensonges concernant Bedreddine pourront encore tromper mais ils finiront par s'estomper. Franchement tu fais preuve de mauvaise foi quand tu affirmes: "Le MND n'a jamais levé le petit doigt face aux politiques de spoliation des terres dans la vallée". Je me propose d'y répondre la prochaine fois, de voir de plus près tes jugements portant sur le prétendu éclectisme du MND et sur la mondialisation. Enfin, je terminerai ici en voyant de plus près ton appréciation: "Pour moi, comme pour d'autres progressistes, ils ont trahi l'acquis historique et avec lui le symbole du MND". Permets-moi, au passage, de constater que tu sembles, au moins, être plus courageux que "Le Petit Judas" qui, au détour de l'article de Moussa Ould Hamed dans le précédent numéro du Calame me dit, dans l'anonymat: "cette décision s'inscrit dans le cadre d'un marché conclu avec le pouvoir pour saper l'action de l'opposition. Ce dernier… a exigé du MND la liquidation du mouvement clandestin afin de leur permettre d'intégrer la majorité présidentielle". Sacré "Petit Judas"! Décidément, il ne changera jamais! Toujours masqué, dans l'ombre, usant de coups bas et s'enfuyant… Il parle de "marché conclu" sans en fournir une seule preuve? Je le comprends et l'en excuse: désormais habitué aux transactions des marchés maffieux, il n'a d'autre aune que les transactions douteuses pour porter un jugement sur la politique de ses adversaires. Il nous réserve certainement d'autres surprises… Mais qu'il perde donc sa naïveté, aucun masque ne le sauvera plus! En attendant la suite de ma lettre, je te souhaite bonne lecture de la première partie.

(Deuxième partie) Je disais, concluant la première partie de ma lettre, que tu es de mauvaise foi en affirmant: "Le MND n'a jamais levé le petit doigt face aux politiques de spoliation des terres dans la vallée". En effet, c'est en mai 1986 que l'OMVS a tenu une table ronde sur les questions foncières, autour d'un rapport introductif que j'avais rédigé moi-même. Les thèses contenues dans ce rapport ont été au préalable discutées au niveau de la direction du MND et adoptées par elle. Partant du constat de l'aggravation de la compétition pour l'accès aux terres, en particulier entre autochtones et allochtones, j'y défendais le droit d'accès prioritaire aux premiers, et la garantie pour les seconds de leur participation à la mise en valeur du bassin, en bénéficiant d'une partie des terres disponibles. J'indiquais jusqu'à quel point une approche ne tenant pas compte, à la fois des intérêts des premiers comme des seconds, pouvait porter préjudice à la coexistence pacifique entre les communautés mauritaniennes. J'ai également développé dans ce rapport, pour la première fois, la nécessité d'une concurrence libre et émulative entre le secteur public, les initiatives privées et les actions volontaires et associatives au libéralisme sauvage et au dirigisme d'Etat. Enfin, j'insistais sur la priorité et sur la nécessité de mener une lutte implacable contre la concentration des terres entre les mains des spéculateurs. Le groupe Sud-Communication a tenu un séminaire sur l'après-barrage en mars 1989. Ce séminaire a été introduit par un rapport élaboré par mes soins; il a été animé par des spécialistes de la Mauritanie, du Mali et du Sénégal, parmi lesquels Lô Gourmo et Mohamed Ould Maouloud. Je garde en mémoire l'appréciation élogieuse de ton ami Hamath Dansokho du PIT-Sénégal, dont Ba Abdoul Ismaïla fut témoin: "C'est après la lecture du rapport introductif au séminaire du Groupe-Sud que j'ai véritablement compris les questions foncières dans le Bassin du fleuve Sénégal et les enjeux en présence". L'une des conclusions les plus importantes du séminaire c'était l'imminence de développements violents et porteurs d'une crise aux dimensions sous-régionales. Mon profond regret c'est d'être parvenu tardivement à cette conclusion car les événements de Dounde Khoré éclataient pendant que le séminaire touchait à sa fin. Je ne pourrais citer l'ensemble des prises de position et des actions du MND au sujet de la question foncière. Lors des spoliations (ou tentatives de spoliation) dont les populations de Boghé, Bababés, Ngoral, Njorol, etc., étaient victimes, Diop Mamoudou Harouna et Ba Abdoulaye Ciré et d'autres ont sillonné la Moyenne Vallée pour soutenir les populations, au nom de l'UFD/EN, et exprimer leur sympathie. Si donc, après tout cela, après que le MND ait "joué des pieds et des mains" tu oses l'accuser de "n'avoir jamais levé le petit doigt…", ton aveuglement est inquiétant. Pourrais-tu seulement opposer à cela tes prises de position et tes actions? Ne crois surtout pas pouvoir ainsi, à si bon compte, te forger une image de "défenseur" des intérêts négro-africains, par opposition au MND qui en serait le "fossoyeur". Accusant le MND d'être "resté très éclectique", de faire référence au marxisme de manière superficielle, tu en conclus: "Et c'est précisément un tel flou qui explique que leur stratégie n'a jamais réussi à prendre en main l'approfondissement des questions politiques, culturelles ou sociales depuis l'avènement du mouvement, toujours ballotté entre le radicalisme et la collision avec les cercles dirigeants". Tu voulais dire collusion et non collision, certainement, Ladji, gardes-tu encore la raison ou es-tu devenu subitement gâteux? Tous les observateurs honnêtes de la scène politique mauritanienne, y compris ses pires ennemis, reconnaissent au MND d'avoir apporté une contribution digne de respect à l'analyse de questions politiques, culturelles et sociales brûlantes pour la Mauritanie, en des moments historiques particulièrement préoccupants pour l'avenir du pays: la question nationale en 1968-1970, l'attitude à l'égard du réformisme de Mokhtar Ould Daddah en 1973-1975, la question du Sahara occidental et la signature de la paix séparée en 1979, la réforme foncière, les initiatives pour la démocratisation, l'esclavage en Mauritanie, la politique de compromis national et l'approche consensuelle et processuelle, etc. Si pour l'ensemble de ces questions, tu estimes que le MND est demeuré superficiel, voudrais-tu bien nous citer les approfondissements que tu en as fait? Tu es l'un des Mauritaniens les mieux placés pour savoir qu'au sein du MND, organisation démocratique et anti-impérialiste, se côtoyaient des femmes et des hommes d'obédiences idéo-philosophiques diverses. Le MND n'a donc jamais été une organisation marxiste. Les objectifs qu'il s'est invariablement fixés sont les suivants: l'indépendance nationale, la démocratie, l'unité nationale et la justice sociale. Déterminés à promouvoir des changements en profondeur au sein de la société et dans les rapports du pays avec ses partenaires, tous, dans leur riche diversité, se sont toujours inspirés des théories révolutionnaires, y compris des apports du marxisme à la science de la révolution. C'est donc ainsi que les militants du MND se sont, à l'instar d'autres mouvements de libération, inspirés de l'expérience de la révolution chinoise et de la révolution vietnamienne, pour en tirer les leçons, au bénéfice de leurs préoccupations propres. Est-ce ce que tu appelles pompeusement éclectisme? Réfléchis bien et tu te rendras compte que tu t'es trompé de concept. Il m'est difficile, dans le cadre de cette lettre, de faire le bilan de l'expérience politique du MND, pour montrer à quel point tu te trompes en estimant qu'il a toujours été "ballotté entre le radicalisme et la collusion avec les cercles dirigeants". Le lecteur pourra trouver un début de réponse dans la déclaration du 12 août 1998 et dans les articles que j'ai signés avec Mohamed Ould Maouloud et Moustapha Ould Bedreddine dans "Le Calame".
 C'est dans les termes qui suivent que tu as résumé ton appréciation de la politique du MND en la matière: "Ils ont aussi affirmé que par ses effets, cette mondialisation induit la démocratie irréversible". Ce qui est faux. L'exemple des "dragons asiatiques" qui sont le symbole du capitalisme émergeant contredit l'idée selon laquelle celui-ci ne peut se développer sous les dictatures pures et dures". Si tu as bien lu la déclaration du MND du 12 août, si tu as bien compris le rapport moral de Moustapha Ould Bedreddine au Congrès de l'UFD-EN, en t'accordant le bénéfice de la bonne foi, je dirais simplement, cette fois-ci: comme c'est souvent ton cas, face à un phénomène complexe, tu te mélanges les pieds et finis par t'écrouler! Quelle appréciation le MND porte-t-il sur le phénomène lui-même? Voici ce qu'en dit la déclaration du 12 août 1998: "Au lendemain de la seconde guerre mondiale les possibilités du développement de l'économie de marché dans les pays semi-coloniaux et semi-féodaux étaient dérisoires, la Turquie de Moustapha Kemal constituant une exception. La disparition du camp socialiste, la défaite de l'hégémonisme soviétique dans la compétition qui l'opposait aux Etats-Unis d'Amérique pour la domination du monde ont inauguré une période nouvelle. La période actuelle est caractérisée par la domination sans partage du capitalisme financier, renforcée par la révolution technologique et informatique, dans le domaine des communications notamment. Aujourd'hui, comme le confirme l'expérience des pays émergeants d'Asie et des autres continents, la possibilité d'une réussite d'un pays du tiers-monde dans l'édification de l'économie de marché est incontestable". Première thèse: dans le contexte mondial actuel, les conditions existent pour la réussite de l'édification de l'économie de marché dans les pays du tiers-monde. Apparemment, tu ne le contestes pas. Qu'en est-il des régimes politiques? Contrairement à tes allégations, le MND n'a jamais dit que l'économie de marché ne pouvait pas se développer sous un régime dictatorial, bien au contraire: "A ce contexte économique correspond la nécessité historique de l'émergence et de l'instauration durable de régimes démocratiques libéraux. Selon les circonstances, la rapidité avec laquelle cette tendance l'emportera pourra varier d'un pays à l'autre, les percées démocratiques connaîtront une ampleur inégale, certains pays pouvant être l'objet de reculs importants du fait de la politique des régimes dictatoriaux en place. Mais, inexorablement, la démocratisation est une tendance historique qui finira par s'imposer, y compris en Mauritanie". (Cf. Déclaration du MND du 12 août 1998). Seconde thèse: l'émergence et l'instauration de régimes démocratiques libéraux est inexorable, malgré les nombreuses vicissitudes. Les exemples de l'Indonésie de Suharto et du Nigeria que tu cites, de même que la Corée du Sud, loin d'infirmer cette thèse, la corroborent. En effet, le régime de Suharto et les dictatures au Nigeria et en Corée du Sud sont finalement devenus des obstacles à renverser. C'était donc indispensable pour trouver des solutions durables à l'édification de l'économie de marché, entrée en crise du fait de la nature intrinsèque du capitalisme, de l'entêtement de ces dictatures, de leur politique de rapine, de leur népotisme, de leur manque de transparence et de leur absence de créativité. Kim Dae Jung, l'actuel président de la Corée du Sud, un opposant de longue date des régimes dictatoriaux, en a tiré clairement la conclusion au cours de son discours de prestation de serment, indiquant: si les dictatures peuvent ouvrir la voie à l'édification d'une économie de marché, la durabilité de cette dernière exige la mise en place de régimes démocratiques. Le journal français "Libération" a publié des extraits significatifs de ce discours durant les mois de mai et juin 1998. Tu prêches réellement le faux quand tu affirmes: "Emportés par une vision unilatérale, ils n'ont en vue que les aspects positifs de cette mondialisation qui est devenue, selon eux, la perspective unique qui remet tout en cause". Ce passage du rapport moral de Moustapha Ould Bedreddine, repris dans la résolution générale du Congrès de l'UFD-EN, dément formellement tes propos: "Parce qu'elle est la négation du pluralisme, la mondialisation en cours, conduite par un groupe de pays qui tentent d'imposer leur volonté au monde, rencontrera la réprobation et l'opposition de la majorité des pays et des populations de la planète et, si ses tenants s'entêtent à vouloir l'imposer, ils mettront gravement en péril la paix mondiale". La même résolution va plus loin, sans que tu ne l'aie remarqué: "L'enjeu décisif pour l'avenir de la Mauritanie, de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'ensemble des pays du tiers-monde porte sur la réponse à apporter à la question suivante: à partir de quelles approches édifier l'économie de marché? Deux démarches se confrontent: celle qui préconise des réformes structurelles fondées sur les besoins et les préoccupations locales et se soucie de l'organisation de l'autonomie collective des ensembles régionaux et sous-régionaux d'une part; celle qui milite pour le libéralisme sauvage, procède de considérations exogènes et tente d'imposer son diktat par l'intermédiaire des institutions de Breton Woods. Il ne fait aucun doute que nous militons pour la première et nous nous opposons à la seconde". La Chine offre l'exemple de l'ouverture à l'économie de marché et de l'adaptation au contexte de la mondialisation en partant de ses intérêts propres, sur la base de la sauvegarde de son indépendance. Il en est de même du programme économique de l'ANC.
 Tu dois vraiment être bien informé de la situation interne au MND quand tu prétends: "Je crois que la décision de la dissolution est un tel reniement qu'il ne s'est pas passé aussi facilement à l'intérieur même du mouvement à preuve l'absence de certaines de leurs figures de proue à cette conférence de presse". C'est certainement pour cela que tu t'es précipité chez Limame Chérif, avec la certitude qu'il nourrissait de profondes divergences avec ceux qui organisaient la conférence de presse: tu es reparti honteux et penaud, malgré sa réponse polie t'affirmant fermement le contraire, la même réponse que te donnèrent nos camarades de France lors de la naissance du FRUIDEM. As-tu enfin compris qu'il est suicidaire, à ton âge, de remplacer la logique des faits par la logique des seules idées, en rupture complète avec la réalité? Il est temps que tu renonces à régler de vieux compte par de tels procédés! Tu manques vraiment de modestie, d'humilité et de sens de la mesure quand tu clames: "Pour moi, comme pour d'autres progressistes, ils ont trahi l'acquis historique et avec lui le symbole du MND". Ce sont là de graves insultes que tu profères à notre endroit. Mais, venant de toi, nous les accueillons avec le mépris qu'elles méritent. Comme tu l'as, sans l'ombre d'un doute, oublié, je te rappelle que la fidélité aux principes, aux acquis historiques et au symbole du MND se conjugue toujours, au niveau des individus, avec le sens de l'honneur, de l'éthique et une moralité digne de respect. Tu devrais regarder autour de toi, te regarder dans la glace… Tu te rendrais alors compte qu'en ayant trahi la confiance de bon nombre de tes amis, de tes camarades (y compris au sujet de questions que, par pudeur, je n'évoquerai pas pour l'instant) ton premier devoir c'est de faire d'abord ton bilan personnel quand à la fidélité à l'idéal que j'ai, par le passé, partagé avec toi, en même temps que l'exigence de moralité en découlant. Quand tu l'auras fait, quand tu auras reconquis la confiance perdue, peut-être sera-t-il possible d'envisager avec toi l'évaluation du chemin que nous continuons de suivre et qui fut, autrefois, le tien. Ton ancien camarade, Ba Boubakar Moussa
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